URSS (60) Armée de Terre (8)

Une histoire de l’Armée Rouge

Premières années

A la différence des révolutionnaires russes passés qui espéraient un soulèvement des masses par des actions d’éclat (notamment l’assassinat des tsars), les bolcheviks croyaient plutôt à un parti de révolutionnaires professionnels.

Selon leur théorie, il faut mettre sur pied un petit groupe de comploteurs professionnels entraînés, habitués à vivre dans la clandestinité qui le jour venu seront capables d’orienter la colère des masses laborieuses dans le sens souhaité.

Cependant le nombre étant aussi important que la qualité, il faut aussi prévoir une garde armée, une force militaire capable de relayer l’action de ses saboteurs professionnels.

Ce sont des «gardes ouvrières» composées de «Gardes Rouges», des hommes soumis à une discipline militaire, maniant les armes légères et les explosifs pour mener essentiellement du sabotage et de la guérilla urbaine.

Le 8 novembre 1917, le deuxième congrès des soviets créé le Commissariat du peuple aux affaires militaires et le charge officiellement de mettre sur pied une «armée révolutionnaire».

C’est chose faite le 28 janvier 1918 quand un décret du troisième congrès créé la Rabochny Krestyanskaya Krasnaya Armiya (RKKA) soit en français l’Armée Rouge des Ouvriers et des Paysans, très vite appelée simplement Armée Rouge.

Cette appellation va durer presque quarante-ans puisqu’en 1956 peu après la mort de Staline, décision est prise de remplacer appellation Armée Rouge par celle d’Armée Soviétique (Sovetskaïa armia) même si en occident on continuera à utiliser cette expression d’Armée Rouge tant pour le côté positif que pour le côté négatif.

Les premières unités sont constituées le 23 février 1918 soit moins d’un mois après la publication du décret.

Très vite les limites de cette «armée révolutionnaire» apparaissent. Si elles sont à l’aise en ville pour des coups de main et de la guérilla, elles sont bien incapables d’opérer en rase campagne face aux Blancs (issus de l’ancienne armée régulière et donc soldats de métiers) et aux troupes étrangères venus à leur soutien.

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Soldats de l’armée rouge durant la guerre civile russe

Le 23 mars 1918, Léon Davidovitch Bronstein dit Trotsky est nommé commissaire du peuple aux affaires militaires. C’est lui le véritable père de la RKKA.

Comme jadis aux temps de la Révolution Française, les bolcheviks vont pratiquer l’amalgame en combinant militants révolutionnaires, hommes du rang, sous-officiers et officiers de l’ancienne armée tsariste.

48000 anciens officiers, 214000 sous-officiers et 10000 personnels administratifs de l’ancienne armée impériale vont intégrer la nouvelle armée rouge.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les officiers subalternes ne sont pas initialement opposés aux bolcheviks. En effet fatigués par le conflit et exaspérés par la morgue des officiers supérieurs, ils sont prêts à renverser la table et à soutenir le régime qui à renversé celui qui avait chassé le régime que jadis ils servaient.

Méfiants voir paranoïaques, les bolcheviks vont cependant s’assurer d’un certain nombre de précautions.

C’est ainsi que les officiers sont accompagnés d’un commissaire politique (politruk) chargé officiellement de la propagande et du maintien de l’ardeur révolutionnaire mais surtout là pour surveiller des officiers dont on se méfie.

Initialement il était prévu que ses officiers et sous-officiers démobilisés ne servent qu’à l’entrainement et à la formation d’officiers «politiquement surs» mais par pragmatisme et parce que l’urgence de la situation le commandait, les anciens officiers et sous-officiers tsaristes vont commander au feu, certains faisant ensuite carrière au sein de la RKKA comme Toukhatchevski ou Joukov.

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Avant de devenir général de la RKKA, Joukov à été dragon dans l’armée tsariste

 

Armée de volontaires à l’origine, la RKKA devant le besoin croissant de troupes pratiqua la conscription ce qui lui permis de faire passer ses effectifs de 100000 hommes en 1918 à quatre millions en 1921.

Ces hommes étaient d’abord mal équipés, mal entraînés, rétifs à la discipline de faire imposée par les bocheviks. Ce qui explique les nombreux désertions et les refus d’attaquer ce qui entraîna une répression sévère.

La guerre civile russe marqua durablement la RKKA sur le plan doctrinal. Le premier marqueur fût la présence importante de la cavalerie. Avec une espace gigantesque, un combat mobile et fractionné rappelant le combat lacunaire pratiqué par les armées modernes, la cavalerie était indispensable.

Même après le développement du char et des unités motomécaniques, l’Armée Rouge continua d’aligner des unités de cavalerie en grand nombre notamment parce que certaines régions d’URSS étaient impropres aux divisions blindées.

La manœuvre devint l’obsession de l’Armée Rouge ce qui plaçait l’infanterie dans une position subalterne.

L’autre leçon de la guerre civile fût l’importance du chemin de fer qui permettait de concentrer rapidement des troupes nombreuses surtout dans un pays où les routes n’étaient pas connues pour leurs grandes qualités.

Ce fût une clé de la victoire des Rouges sur les Blancs. Si le territoire effectivement contrôlé par Lénine et ses séides était assez réduit (il correspondait assez ironiquement à la Moscovie des temps jadis), il était le territoire où le chemin de fer était le plus développé, les Blancs eux outre leurs divisions et leurs querelles de personnes ne pouvaient pas bénéficier d’infrastructures aussi riches.

Choc et manœuvre, ce duo va irriguer la pensée militaire soviétique au point d’aboutir à l’art opératif.

Cela peut paraître étonnant de prime abord mais l’Armée Rouge est traversée par des débats intenses sur l’organisation, la tactique et la stratégie. A comparer avec la glaciation de la pensée militaire en France qui aurait pu avoir de sérieuses conséquences si la guerre de Pologne s’était prolongée par exemple par une attaque à l’ouest.

La guerre civile terminée (1921) se pose la question de l’avenir de la RKKA. Deux écoles s’affrontent avec d’un côté un Trotsky voulant une armée permanente tournée essentiellement vers l’intérieur mais pouvant si besoin est servir de noyau à une levée en masse en cas d’agression extérieure.

De l’autre côté on trouvait un Frunze qui souhaitait une armée de cadre coiffant une milice territoriale. Ce dernier système avait l’immense avantage de permettre l’instruction de la TOTALITE de la population en temps de paix. C’est un compromis entre les deux qui fût finalement trouvé.

Les effectifs passèrent de quatre millions en 1921 à seulement 562000 en 1924. La conscription obligatoire pour tout le monde offrait en théorie un réservoir humain exceptionnel (sa sous-estimation sera fatale aux allemands) mais le manque d’infrastructures, de cadres compétents fait que dans la pratique 30 à 40% d’une classe d’âge était en réalité appelée.

Le service militaire était découpé en trois périodes. La première pour les hommes de 19 à 21 ans consistait en soixante jours de préparation militaires répartis sur deux ans. Ensuite entre 21 et 26 ans, le service avait lieu soit dans l’armée territoriale soit à l’usine soit dans l’armée régulière.

En ce qui concerne le service dans l’armée régulière, il durait 18 mois dans l’infanterie, 24 dans la cavalerie, le génie et les blindés, 42 dans l’aviation et 54 dans dans la marine.

Une fois libéré de ses obligations militaires, l’appelé était versé dans la réserve. De 26 à 40 ans il était régulièrement rappelé sous les drapeaux.

Comme dans tous les pays, les cadres de la RKKA étaient formés dans des écoles spécialisés, écoles formant aussi bien des nouveaux venus que des officiers formés sur le tas lors de la guerre civile mais qui avaient tout à apprendre de la guerre conventionnelle.

L’Armée Rouge : organisation et évolution

Dans les années vingt l’organisation de la RKKA va peu à peu se figer et n’évoluera pas vraiment jusqu’au second conflit mondial.

On trouve tout d’abord un état-major qui était organisé en cinq sections : opérations, organisation-mobilisation, communications, renseignements, préparation au combat et règlement de combat (cette dernière section correspondant aux inspections dans d’autres armées).

-La direction générale de l’Armée Rouge (GURKKA) s’occupant du service militaire, des établissements d’enseignement militaire, des questions topographiques, statistiques et remonte.

-La direction politique (PURKKA) s’occupant de l’organisation, de l’agitation et propagande, mobilisation

-Le chef des armements de l’Armée Rouge artillerie, techniques militaires,guerre chimique,mécanisation et motorisation

-On trouve également la direction des forces aériennes de l’URSS et la direction des forces navales militaires de l’URSS

-La direction de la gestion militaire

-La direction générale des finances du commissariat du peuple aux affaires militaires et navales

-La commission du plan financier du commissariat

-La direction du service de santé militaire

-La direction du service vétérinaire

-Les commandants de régions militaires et armées

Une loi de 1925 fixe les effectifs de l’Armée Rouge en temps de paix et le processus de mobilisation d’une armée dirigée par Mikhail Frunze qui à remplacé Léon Trotsky.

L’arrivée au pouvoir de Staline est soutenue dans l’armée par Vorochilov, un cavalier et surtout ancien compagnon de lutte.

Elle est donc bien vue au sein de la RKKA qui va vite déchanter en étant victime de purges terrifiantes qui vont décapiter son commandement et surtout tétaniser les survivants qui n’oseront prendre une initiative qui pourrait les envoyer au goulag voir pire.

En dépit d’efforts importants, le niveau global des cadres soviétiques est plutôt médiocre et catastrophique pour les officiers subalternes et les sous-officiers.

La raison est simple : beaucoup sont issus de la paysannerie donc peu éduqués voir vus avec une certaine suspicion en raison des résistances à la collectivisation. La troupe est rustique et disciplinée mais cette endurance et cette résistance ne peut compenser de sérieuses lacunes en terme notamment de prises de risques.

En 1934 le Commissariat du peuple à la Défense remplace le Conseil Militaire Révolutionnaire. Un Conseil Militaire Supérieur est créé dans la foulée.

La même année un état-major général de l’armée rouge est créé, les effectifs du temps de paix passe à 2 millions d’hommes. De grandes unités mécanisées sont créées, on organise et augmente les capacités de l’artillerie, on motorise partiellement les forces, un commandement dédié à la défense antiaérienne est également créé.

L’année suivante en 1935 l’URSS devient pionnière dans l’utilisation de parachutistes, les grades des officiers supérieurs sont recréés (ils avaient été supprimés par la Révolution).

En 1937 l’Armée Rouge est à son sommet en terme doctrinal, le bouillonnement intellectuel à aboutit à une doctrine ambitieuse organisée autour de la manœuvre avec l’emploi de corps blindés mécanisés, de parachutistes pour des «enveloppement verticaux». C’est à ce moment précis que Staline déclenche les Grandes Purges qui va mettre par terre ce bel édifice

La longue nuit des grandes purges

Depuis 1934 Staline purge le parti et la société de toute opposition réelle ou supposée. Il prend le prétexe de l’assassinat de Serguei Kirov pour déclencher une véritable chasse aux sorcières.

Le parti est purgé au travers des grands procès de Moscou qui voit les vieux bolcheviks compagnons de Lénine être éliminés par Staline. L’armée n’est d’abord pas inquiétée mais ce grand paranoïaque qu’est Josef Staline craint qu’un général épris de «bonapartiste» ne le renverse et ne prenne sa place.

Il souhaite également n’avoir que des courtisans dociles et non des officiers généraux capables de lui répondre.

Ce n’est pas un hasard si successivement sont assassinés dans des circonstances troubles trois soutiens de Toukhatchevski au Soviet Suprême à savoir Serguei Kirov, Sergo Ordjonikidze et Valerian Kouibychev. Toukhatchevski est arrêté en mai 1937, jugé et exécuté avec sept autres condamnés en juin 1937.

Ses voyages en Allemagne, sa proximité avec Trotsky l’aurait perdu. Une autre hypothèse fait état de la transmission au NKVD par la Gestapo de faux documents destinés à piéger le maréchal.

La RKKA est littéralement décapitée. Elle perd trois maréchaux sur cinq, treize généraux d’armées sur quinze, huit amiraux sur neuf, cinquante généraux de corps d’armée sur cinquante-sept, cent-cinquante quatre généraux de division sur cent-quatre vingt six. Les onze députés du Commissariat aux armées et les commandants de districts militaires sont exécutés. Ce sont au bas mot 20 à 30000 officiers de la RKKA sur 80000 qui sont exécutés ou enfermés !

Les généraux liquidés sont remplacés par de jeunes officiers souvent incompétents ou n’ayant pas la compétence requise. Pire encore l’apathie règne au sein du corps des officiers car si les manuels portaient au pinacle l’esprit d’initiative, dans les faits la peur du peloton d’exécution était bien trop forte.

Pour ne rien arranger ces purges ont eu un effet négatif sur la discipline de la troupe qui se méfiait d’officiers pouvant être liquidés du jour au lendemain. L’entrainement et la maintenance pâtirent de cette période.

Les seuls généraux à survivre étaient des proches compagnons de Staline, souvent issue de la cavalerie comme Boudienny,Vorochilov,Timochenko et Koulik, des généraux déconnectés des réalités de la guerre moderne.

L’art opératif qué quoi qu’es-ce ?

Appelé dans la langue de Tolstoï Operativnoe Iskusstvo, l’art opératif est la grande contribution soviétique à la pensée militaire moderne. A la différence des allemands qui portent aux nues la Entscheidungsschlacht, la bataille décisive censée trancher le sort du conflit les soviétiques pensent plutôt à une guerre de longue haleine.

Le retour d’expérience du premier conflit mondial et de la guerre civile russe prouve l’immense résilience des systèmes politico-militaires modernes. Une, deux, trois voir quatre batailles décisives ne peuvent prétendre permette le triomphe d’un camp sur l’autre.

Appliquant la science à la chose militaire, les penseurs militaires soviétiques parlent de «système» composé de «sous-ensembles» dont ils vont chercher à couper les liaisons pour les rendre inopérants.

En pratique les penseurs soviétiques chercher à percer et à exploiter le plus rapidement possible en utilisant la puissance motomécanique. Au lieu de chercher une frappe lourde et massive, les généraux soviétiques vont chercher à obtenir une série de percées et d’exploitations successives.

Cet art opératif que la France va finir par adopter sous un autre nom comble l’espace entre la stratégie (du domaine diplomatico-politique) et la tactique (du domaine militaire).

En dépit de l’exécution de certains de ces partisans comme Toukhatchevski ou Svietchine, l’operativnoe Iskusstvo est toujours prôné au sein de la RKKA mais il aurait fallu pour cela avoir des généraux compétents, des officiers et des sous-officiers bien formés ce qui n’était pas vraiment le cas.

Il faudra attendre le second conflit mondial et notamment à partir de l’automne 1951 voir du printemps 1952 pour que l’operativnoe Iskusstvo soit de nouveau pleinement utilisé avec des résultats remarquables ce qui n’empêchera pas les allemands de prétendre après guerre que si les soviétiques avaient triomphé c’est simplement par la force du nombre.

Guerre de Pologne et guerre d’Hiver

Quand éclate la guerre de Pologne le 1er septembre 1939 les grandes purges se terminent. La RKKA n’à pas encore digéré ce terrible coup de bambou.

Conformément au pacte germano-soviétique du 23 août 1939, les troupes soviétiques attaquent en Pologne le 17 septembre 1939 transformant la situation de Varsovie de catastrophique à désespéré.

Les troupes allemands et soviétiques font leur jonction sur le Bug. Deux brigades mécanisées soviétiques notamment sont engagées pour cette jonction qui permet à Moscou de récupérer les territoires cédés par le traité de Riga en 1920.

L’impression faite aux allemands n’est vraiment pas terrible, Berlin étant persuadé qu’une éventuelle guerre contre l’URSS sera un jeu d’enfant. La guerre d’Hiver confirme cette mauvaise impression quand la RKKA est incapable de triompher de la petite armée finlandaise.

Si la guerre avait éclaté en 1941/42 nul doute que l’Armée Rouge aurait eu bien du mal à résister à une offensive allemande décidée.

Néanmoins en 1938/39, les troupes soviétiques prouvent de solides capacités face aux japonais en Mongolie et en Mandchourie, des troupes utilisant artillerie et chars rapides avec talent et même maestria ce qui aurait du alerter les allemands.

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Un BT-7M

 

Rassuré par la solidité de son pouvoir, sûr qu’aucun général ne tentera de s’oppose à son pouvoir, Staline investit massivement dans le domaine militaire en tentant de reconstituer un outil militaire digne de ce nom.

En juin 1950 quand les allemands déclenchent l’opération BARBAROSSA la situation est nettement meilleure qu’en 1940 mais toutes les faiblesses et toutes les carences n’ont pas été éliminées tout simplement parce que c’était matériellement impossible.

Le matériel n’à rien à envier à celui mis en œuvre par les allemands, il est même supérieur dans certains domaines (lance-roquettes multiples, mortiers) mais le personnel n’est pas forcément à la hauteur entre des généraux timorés, des officiers subalternes tétanisés, des sous-officiers souffrant de nombreuses lacunes. Les soldats du rang sont endurants, disciplinés et durs au mal mais pas forcément capables de prendre des initiatives comme dans le camp d’en face.

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Soldats soviétiques sur la place rouge avec le casque type SSh-36

En ce qui concerne les unités, la majorité des unités soviétiques étaient des divisions d’infanterie, on comptait également des divisions de cavalerie mais aussi des corps blindés. L’artillerie dispose d’un nombre important de tubes dans le but d’obtenir la percée.

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