URSS (59) Armée de Terre (7)

La guerre civile russe : combats, atrocités et innovations militaires

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Montage photo de la guerre civile russe

La guerre civile russe en bref

Avant de rentrer dans les détails du côté militaire il me semble important de résumer brièvemment la guerre civile russe qui vit le triomphe des Rouges menés par Lénine et Trotsky sur les Blancs de Koltchak, Denikhine, Wrangel.

Officiellement la guerre civile russe commence le 7 novembre 1917 (date de la révolution d’octobre selon le calendrier grégorien) et s’achève le 17 juin 1923. En réalité on peut estimer que les combats ne commencent vraiment qu’au printemps 1918 pour s’achever en 1921 avec la fin des affrontements majeurs.

En apparence le conflit oppose deux adversaires, les Blancs tenant à un retour à l’ordre politique ancien et les Rouges voulant imposer au pays une révolution fomentée dans les usines de la capitale.

En réalité ce conflit est d’une incroyable complexité avec deux camps dominants (Blancs et Rouges) mais avec des acteurs secondaires qu’il s’agisse des Noirs (anarchistes), des armées paysannes à laquelle on associe la couleur verte, les puissances étrangères voulant éviter la contamination de leurs pays par une idéologie jugée dangereuse, les règlements de compte individuels, les cyniques et les opportunistes.

Si les rouges ont finit par l’emporter (sauf en Finlande, en Pologne et dans les états baltes) c’est grâce à une meilleure organisation, une meilleure discipline et surtout un programme plus attirant pour les masses que le programme des Blancs qui n’avaient que le retour pur et simple à l’ordre ancien à proposer. De plus les chefs blancs (Wrangel, Kornilov, Denikhine, Kolchak) se jalousaient et se querellaient.

Ce fût un conflit abominable comme le sont toutes les guerres civiles. A cela il faut ajouter un côté quasi-messianique que l’on retrouve dans les guerres de religion. Les bilans sont fluctuants allant de 8 à 20 millions de morts.

Si quelques combats sporadiques ont lieu dans la foulée de la Révolution d’octobre, les combats ne commencent vraiment que dans la foulée du traité de Brest-Litovsk.

Ce traité désastreux pour la Russie était un calcul des bolchéviks : échanger de l’espace contre du temps, permettre à l’Allemagne de terminer la guerre sur le front oriental pour lui permettre de gagner la guerre à l’ouest. Libérés de toute menace extérieure, Lénine et ses séides pouvaient concentrer leurs forces contre ce qui ne sont pas encore les Blancs.

Quasi-immédiatement les premières frictions apparaissent entre les bolcheviks et leurs alliés. Le contrôle du territoire dépend clairement des concentrations ouvrières : plus elles sont fortes et plus la domination bolchevique est incontestable.

La guerre civile ne démarre réellement qu’au printemps 1918 quand émergent les premières armées blanches. La première apparaît dans la région du Don avec des cosaques sous le commandement du général Kalédine. 200000 hommes doivent marcher sur Moscou puis sur Saint-Pétersbourg.

La deuxième est une armée de volontaires commandée par le général Alexéïev qui réprime les soulèvements bolchéviques à Rostov-sur-le-Don et Taganrog respectivement les 26 novembre 1917 et 2 janvier 1918. Rejoint par le général Kornilov, cette armée va lancer la première campagne du Kouban (février-mai 1918).

Les premiers combats sont favorables aux Rouges ce qui permet à un Lénine bien présomptueux de déclarer dès le 1er avril 1918 que la guerre civile est terminée. En réalité, elle ne fait que commencer.

Si le soulèvement des cosaques de l’Oural est un échec _les positions bolchéviques sont puissantes en raison d’une industrialisation ancienne_, sur le front roumain l’armée se décompose, une partie ralliant les Rouges et d’autres l’armée blanche de Dénikine.

Autre échec pour Lénine, Trotsky et consort la Finlande. Du 27 janvier au 15 mai 1918, une guerre civile ensanglante un pays aujourd’hui connu pour son pacifisme et un cadre de vie agréable. Les Gardes Rouges finlandais sont soutenus par les soviétiques alors que les Gardes Blancs finlandais sont soutenus notamment par l’Allemagne qui entraîne 12000 Jäger (chasseurs).

Ce conflit voit l’ancien grand-duché de Finlande devenir indépendant de la Russie. La féroce répression contre les Rouges montre ce que pourraient subir les bolcheviks en cas de défaite. Il s’agit bien d’un conflit à mort entre deux «camps politiques» irréconciliables.

Les puissances étrangères ne sont pas absentes de de conflit. La Grande-Bretagne, la France, les Etats-Unis, le Canada, le Japon, la Roumanie, la Pologne, la Grèce, la Tchécoslovaquie et l’Italie vont engager des troupes pour profiter des richesses du pays, à renverser un régime dont l’idéologie terrifie les classes dominantes…… . De janvier 1919 à janvier 1920, un blocus total décidé par les puissances étrangères frappe la Russie tout entière.

Trois fronts principaux se constituent avec au sud l’armée des Volontaires et celle des cosaques du Don, au nord-ouest l’armée de Ioudenitch et en Sibérie occidentale l’armée de l’amiral Koltchak renforcée par les 40000 volontaires de la légion tchécoslovaque à Omsk.

A cela s’ajoute des forces blanches plus ou moins autonomes (cosaques de l’ataman Semenov en Sibérie orientale soutenus par les japonais, la division asiatique de cavalerie du baron balte Ungern von Sternberg en Mongolie).

Attention à ne pas faire de contre-sens : il n’y à pas de front fixe, l’immensité de la steppe russe et les effectifs relativement modestes impose une guerre lacunaire, une guerre où front et arrière sont mélangées, mêlées.

Toukhatchevski

Toukhatchevski

Cela favorise de nouvelles tactiques de combat (colonnes mobiles, trains blindés), guerre civile qui aboutira durant les années vingt et trente à l’art opératif d’un Svietchine, d’un Triantafilos, d’un Toukhatchevski…… . L’armée Rouge est créée le 23 février 1918 avec un puis cinq millions d’hommes (Plus de détails dans la partie suivante).

A l’été 1918, les bolcheviks ne contrôlent plus qu’un territoire qui correspond grosso modo à l’ancien grand-duché de Moscovie.

Cette situation compliquée est cependant porteuse d’espoir car c’est un bloc cohérent bien équipé en voies de communications ce qui favorise les transferts de troupes d’un front à l’autre, les Blancs ne parvenant pas à coordonner leur action en raison de rivalités et de querelles de personnes. Les Rouges vont toujours conserver le contrôle des deux capitales.

Trotsky joue un rôle majeur. Il met sur pied l’Armée Rouge, bat le rappel d’anciens officiers et sous-officiers tsaristes.

Kazan nœud de communication capital est reprit dès l’été 1918 avant que les armées blanches soient battues les unes après les autres, la première vaincue étant celle de Ioudenitch qui échoue dans sa marche sur Pétrograd en octobre 1919, les armées de Koltchak et de Denikine étant battues à la mi-novembre.

Les Blancs n’étaient pas les seuls ennemis des rouges puisqu’il y avait l’insoumission des paysans qui formaient de véritables «armées vertes» sans oublier des bandits de grand chemin qui profitaient de la situation pour se nourrir sur la bête sans aucun contrôle idéologique.

Comme si ce conflit n’était pas déjà assez compliqué à la guerre civile russe se couple une guerre russo-polonaise. Cette guerre va durer de février 1919 à mai 1921 commençant quand les polonais mécontents de leur frontière orientale (la ligne Curzon) envahissent la Russie.

Les troupes russes/soviétiques sous le commandement de Toukhatchevski contre-attaquent jusqu’aux portes de Varsovie. Les partisans de la «révolution mondiale» sont euphoriques : après Varsovie il y à Berlin même si en janvier 1919 la révolte spartakiste à été écrasée par les corps francs, leurs leaders Karl Liebknetch et Rosa Luxembourg assassinés.

Arrivées aux portes de la capitale polonaise, la victoire échappe de peu aux Rouges quand les polonais contre-attaquent avec l’aide notamment d’une mission militaire française dirigée par le général Weygang associé à un colonel appelé à un grand avenir Charles de Gaulle. Moscou s’incline et le conflit se termine par le traité de Riga

Ce traité signé le 18 mars 1921 confirme l’armistice du 18 octobre 1920. Signé entre la Russie, l’Ukraine et la Pologne il voit Varsovie recevoir d’importantes indemnités de guerre et surtout d’immenses territoires, la nouvelle frontière polono-russe étant située à 250km à l’est de la ligne Curzon. Ce traité ne sera d’ailleurs accepté par les puissances occidentales qu’à partir du printemps 1923.

La guerre civile russe se termina par un long siège des dernières forces blanches en Crimée dans la région où est né le mouvement blanc. Piotr Wrangel avait rassemblé les troupes de Dénikine, de puissantes fortifications étant levées pour faire face à l’offensive de l’Armée Rouge soutenue par un mouvement anarchiste dirigé par Makhno.

Démoralisés, abandonnés peu à peu par les puissances étrangères, les Blancs sont évacués sur Constantinople en novembre 1920, la flotte blanche ralliant elle Bizerte.

Débarrassés des blancs, les Bolcheviks éliminent leurs anciens alliés (printemps 1921-fin 1922), envahissant des républiques temporairement indépendantes (Arménie, Géorgie, Asie Centrale) qui sont réintégrés par la force avant de devenir des républiques socialistes soviétiques au sein d’une union, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) officiellement créée le 30 décembre 1922.

Ce pouvoir n’est cependant pas sans connaître des moments difficiles avec notamment la révolte des marins de Kronstadt en mars 1921. Cette révolte est hautement symbolique puisque les marins de la flotte de la Baltique ont joué un rôle majeur dans la Révolution d’Octobre avec notamment le croiseur Aurora qui ouvrit le feu contre le palais d’Hiver.

Cette révolte qui débute le 1er mars 1921 est une réaction des marins de la flotte au communisme de guerre et la mise en place d’une véritable dictature. Les marins réclament le retour au pouvoir des soviets.

La contre-attaque menée par le général Toukhatchevski dure dix jours avec 10 puis 45000 hommes. La répression est féroce avec 6528 rebelles arrêtés, 2168 exécutés et 1955 envoyés en travaux renforcés. Les familles sont déportées en Sibérie et sur les 8000 marins s’étant enfuis en Finlande, ceux qui reviendront un an plus tard sous la promesse d’une amnistie seront envoyés au Goulag. Du côté des Rouges, 10000 hommes auraient été tués.

A l’été 1921, Toukhatchevski réprime les révoltes paysannes notamment celle de Tambov où il aurait employé des gaz de combat. Au plus fort des «jacqueries», la Tchéka dénombrait 118 mouvement distincts dans tout le pays même si certains mouvements étaient très faibles alors que d’autres avaient des effectifs importants.

La guerre civile russe à vu comme nous l’avons l’engagement des puissances occidentales mais sans coordination ni politique d’ensemble. Dans un premier temps le soutien est financier et politique mais très vite des troupes au sol sont débarquées à Mourmansk, à Arkhangelsk, Vladivostok, Odessa et Bakou.

30000 japonais débarquent à Vladivostok le 5 avril 1918, effectifs portés à 70000 hommes épaulés par des petits contingents anglo-franco-américains. En mai 1918 le long de Transsibérien nous trouvons les 20000 hommes de la légion tchécoslovaques composés d’anciens soldats de l’armée austro-hongroise fait prisonniers par les russes.

A l’été 1918, des français et des anglais débarquent à Mourmansk et Arkhangelsk puis après la fin de la première guerre mondiale à Odessa et à Bakou. Des troupes turcs sont même déployées dans le Caucase à partir de 1919. On trouve également des mercenaires servant aussi bien avec les Rouges et avec les Blancs.

Ces troupes ne vont pas être très efficaces. Non seulement les troupes déployées ne savent pas pourquoi elles sont là mais en plus certains soldats qui ont déjà combattus pendant le premier conflit mondial sont lassés de se battre. Il y à également la «contamination idéologique» mais cela ne joue pas un rôle majeur dans le refus de se battre.

Les deux camps se livrèrent à de terrifiantes exactions se montrant sans merci pour leurs adversaires, un vrai duel à mort.

Des pogroms ont même lieu notamment en zone blanche, la présence de nombreux juifs du côté bolchevique expliquant ces massacres et le mythe du complot «judéo-bolchévique».

Le bilan est difficile à faire, le nombre de mort fluctuant de 8 à 20 millions. Quelque soit le chiffre la saignée est considérable.

En 1922, 4.5 millions d’enfants sont livrés à eux mêmes, de véritables bandes les bespryzorniki sillonnant les routes. Les morts du conflit et de la répression se doublent de famines, d’une épidémie de typhus et comme plus tard en Ukraine en 1931/32 on signale des cas de cannibalisme.

La guerre civile russe aggrave les effets de la première guerre mondiale. Le pays est ruiné, l’industrie est paralysée tout comme les transports.

La production industrielle atteint seulement le cinquième de celle de 1913, la production agricole était descendue de moitié. Le marché noir est florissant, la monnaie ne vaut plus rien, le troc est de retour.

Sur le plan politique la guerre avait fait muté le parti bolchevik qui passa d’un parti prolétarien à un parti de fonctionnaires, de cadres, un parti qui allait bientôt donné naissance à la nomenklatura, un parti où la discussion jadis encouragée était désormais proscrite au profit d’un respect de la ligne annonçant le centralisme démocratique.

Comme le reconnurent plus tard Lénine, Boukharine et d’autres chefs bolcheviks, ils avaient conservé le pouvoir d’Etat mais avaient perdu le prolétariat.

Les innovations militaires : trains blindés, combat lacunaire et art opératif

Que se passe-t-il quand on s’affronte sur un territoire gigantesque avec trop peu de troupes pour tenir tout le territoire ? Comment fait-on pour combattre quand l’ennemi est surtout intérieur et pas extérieur (l’impact des troupes occidentales et japonaises à été au final assez limité) ? Eh bien c’est simple on innove.

La guerre civile russe est une rupture avec le combat fixe du premier conflit mondial. Là point d’une double ligne de tranchées sur plusieurs milliers de kilomètres. On peut même dire que la guerre civile russe se rapproche davantage de la guerre pré-industrielle où le contrôle des places fortes c’était contrôler le pays.

Là les places fortes étaient davantage les voies de chemin de fer, les gares, les grands centres urbains pour faciliter le déploiement des troupes. La mobilité prend le pas sur la puissance de feu et on assiste à l’emploi de nouvelles tactiques comme des colonnes mobiles ou de moyens inutilisés ou inutilisables sur le front occidental comme le train blindé.

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La guerre civile russe fût l’âge d’or du train blindé

Ce conflit est aussi une intense période de phosphorescence intellectuelle. Les futurs généraux soviétiques comme Toukhatchevski, Triantafilos, Svietchine ou Issersson étudient direct la guerre civile russe et le premier conflit mondial.

Ils comprennent que les systèmes politico-militaires modernes ont une telle résilience qu’une seule bataille ne peut provoquer leur effondrement.

Contrairement aux allemands, ils ne croient pas à l’ Entscheidungsschlacht, la bataille décisive, les généraux allemands admirateurs de la bataille de Cannes ne se sont jamais demandés pourquoi Hannibal après une telle victoire (et d’autres comme à La Trébie et au lac Trasimène) à finit par perdre la guerre. Ce sont les débuts de l’art opératif.

L’innovation de l’art opératif répond également à un problème : comment combler l’écart séparant la stratégie (qui appartient au domaine politico-diplomatique) de la tactique (qui appartient au domaine militaire.

Les penseurs russes vont ainsi tirer comme leçon de la guerre civile que le dispositif ennemi est un système composé de sous-ensembles. Couper les liaisons entre ces sous-ensembles, mettre le bazar et vous provoquerez un tel chamboulement que l’ennemi ne pourra se rétablir.

Ce bouillonnement intellectuel va perdurer jusqu’aux grandes purges qui vont décapiter l’Armée Rouge, la privant de brillants penseurs, de brillants généraux. Si la guerre avait éclaté en 1940/41, nul doute que la guerre aurait très mal tourné pour la RKKA.

Même après la fin des purges et le retour à une certaine «normalité», jamais les officiers ayant remplacés les officiers purgés n’arriveront au niveau des généraux disparus même si un brillant penseur ne fait pas forcément un très bon chef de guerre.

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